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Dernière mise à jour :
jeudi 25 juillet 2019





   
Museler les journalistes d’investigation
L’obsession du régime marocain, encore et toujours
Témoignage de prison
jeudi 4 juillet 2019
Le 15 février dernier les nervis du roi du Maroc ont empêché que se tienne à Paris la conférence organisée par l’ASDHOM sur "la liberté de la presse au Maroc" : agression verbale et physique de militants, coupure de l’alimentation électrique et boules puantes pour chasser l’auditoire de la salle. Leurs raisons :maintenir l’omerta sur les harcèlements, les menaces, les tortures, les procès fabriqués à l’encontre des journalistes qui osent révéler les pratiques qui perdurent 20 ans après la mort de Hassan II et que la classe politique, les médias et les institutions françaises couvrent honteusement derrière un décors carton-pâte idyllique d’un Maroc moderne et accueillant pour touristes.

Hicham Mansouri, journaliste réfugié en France, cofondateur de l’Association Marocaine pour le Journalisme d’investigation (AMJI), brise l’image préfabriquée pour l’étranger dans son blog sur Médiapart. Témoignage d’une douloureuse expérience, où le Makhzen le plonge le 17 mars 2015 et qu’il a autorisé à paraître ici.

"Les chiens m’ont entouré de partout. Je ne les vois pas parce que l’endroit est sombre, mais je les entends aboyer tout près de moi et essayer de me mordre. Je tiens des pierres en main pour me défendre. J’essaie de les éloigner. Cela a duré presque dix minutes, jusqu’à ce que je me réveille. C’était un cauchemar. Encore un cauchemar !

Il est 4h30. Je me lève et, avant de l’oublier, j’écris mon « rêve » rapidement sur mon bloc-notes. Tout le monde dort. Une odeur nauséabonde se dégage des matelas et des couloirs. J’observe la porte blindée, le loquet et les barreaux de la fenêtre. J’essaie de dormir à nouveau, en vain. Se lever et préparer tranquillement un « café » ?...Un petit pot de mayonnaise me sert de tasse. Je bois mon café et j’allume une cigarette, dans le coin des toilettes, en soufflant la fumée par la petite fenêtre ronde. Un trou. L’ouverture me rappelle les vieux navires. Pourquoi suis-je là ? Les services secrets ont monté un dossier de toutes pièces. Cinq minutes après l’arrivée d’une amie à mon domicile, une dizaine d’agents en civil de la police des mœurs ont défoncé la porte, m’ont agressé violemment et m’ont déshabillé avant de me filmer nu sur le lit. J’ai été inculpé pour « tenue d’un local de prostitution », avant que le motif d’accusation ne soit changé en « adultère ». Malgré les contradictions flagrantes dans le dossier, le juge, à l’issue d’un procès kafkaïen, m’a condamné à 10 mois de prison ferme.

Par esprit de vengeance, les services secrets marocains ont alors ordonné mon transfert au Bloc « D », appelé communément Zebbala (poubelle) par les prisonniers. Ce bloc est normalement réservé aux récidivistes mais il accueille souvent des dissidents. Composée de deux compartiments et d’une cour, la quinzaine de cellules prévues pour accueillir 15 personnes, abrite en fait entre 40 et 60 prisonniers selon les périodes.

Faute de place, la majorité des détenus dorment par terre. Ils doivent attendre leur tour avant d’avoir un « lit ». Le tour n’est pas toujours respecté car il n’est pas tenu par l’administration mais par le Lcabran (Caporal), c’est-à-dire le chef de cellule. Les nouveaux arrivés peuvent acheter une place (50€ en moyenne). Les anciens détenus peuvent les vendre quelques semaines avant leur départ. Cela laisse donc rarement de lits à ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas payer. L’administration ne met en place aucun règlement quant à l’heure du couvre-feu par exemple. Le pain et les repas sont distribués par les prisonniers appelés Lcrafa (les gens de la corvée). Sans gants, ils enfoncent leurs mains sales (tout en fumant parfois) dans d’énormes marmites pour distribuer des morceaux de poulets mal cuits, dont se dégage une odeur écœurante. La quasi totalité des prisonniers (organisés en groupes appelés Laâchra) réchauffent les repas à l’aide de réchauds électriques (interdits officiellement, mais tolérés par l’administration).

Pendant la prise de la fameuse photo signalétique du prison- nier, un agent m’avait dit : « Ah c’est vous le membre du 20 Février ?! On va bien s’occuper de vous ici ! ». Premier jour en prison... Les gardiens m’ont conduit, menotté, vers « mon » quartier. Dans le couloir menant à ma cellule, des relents infects d’urine et d’humidité émanent des geôles. Comme dans une scène de film que je croyais d’une autre époque, des dizaines de prisonniers y sont entassés et se collent contre les portes. Les visages ne ressemblent pas à ceux qu’on voit dehors. Leurs corps racontent des histoires de violence, de bagarres. Des cicatrices sur le visage, des tatouages et même des yeux énucléés. Ils tendent leurs mains à travers les barreaux en criant « Chef, amenez-le chez nous, amenez-le ici ! ».

J’ai vite pensé : « Vais-je être violé ? Est-ce là leur plan ?! ». Il n’était pas difficile pour ces prisonniers de deviner que je n’étais pas un habitué des lieux. Mes vêtements, mes affaires, mon regard, l’absence de tatouages et de cicatrices visibles, et même ma manière de marcher, leur montraient clairement que c’était pour moi une « première » et que je n’appartenais pas au « monde du crime ».

Au bout de cinq mois, alors que j’avais accompli la moitié de ma peine, on m’a annoncé que j’étais, dans un autre dossier, accusé d’ « atteinte à la sécurité interne de l’état » pour mon travail avec l’ONG néerlandaise Free Press Unlimited. Inculpation passible de 5 à 25 ans de prison. Et... c’est le même juge qui a été désigné pour cette nouvelle affaire. De l’adultère à l’espionnage...

En arrivant dans une nouvelle cellule, à la suite d’une grève de la faim pour protester contre mes conditions de détention, je comprends vite qu’Ahmed en est le chef, ou plutôt l’Émir. Un soir, Boubacar, un détenu sénégalais qui aimait beaucoup la musique, me fait écouter une chanson ivoirienne. Ahmed a tout de suite demandé d’arrêter la musique car, selon lui, c’était Haram (interdit par la religion musulmane). En outre, il refusait l’entrée dans la cellule, lors des heures de promenade (durant lesquelles les cellules sont ouvertes et les échanges de visites autorisés), à trois prisonniers homo- sexuels. Il m’avait moi-même reproché, à plusieurs reprises, le fait de recevoir un voisin néerlandais avec lequel je discutais souvent et échangeais des livres et journaux. « C’est un Kafir » (mécréant) me disait-t-il.

Un soir, un gardien de nuit voulut passer un moment en plaisantant avec nous à travers les barreaux.

-  Ahmed, chante-nous une chanson d’Oum Kalthoum ou Abdelhalim Hafez !

-  Je ne chante pas ce genre de choses !

-  Et qu’est-ce que tu chantes, Bob Marley ?

-  Non, des Anachids (chants religieux)

Puis, sans que personne ne lui demande, il a chanté un « hymne » utilisé dans la propagande numérique de Daech.

Chaque vendredi, j’attends avec impatience la visite de ma famille quand elle arrive à entrer. Les queues sont interminables. Mes proches doivent attendre quatre heures sous le soleil ou dans le froid et faire face à des gardiens corrompus. Souvent, on m’interdit les journaux et les livres. Un gardien vient me chercher. Il me reconnaît grâce à un papier sur lequel est collée la photo qu’on a prise de moi le premier jour de mon incarcération. Une photo avec un regard triste. Lorsque je sors, je marche vite dans la cour comme un enfant qui quitte l’école, impatient de retrouver ses parents.

Et tous les jours, sauf les week-ends, j’attends le moment des courtes promenades. C’est en prison que j’ai compris l’importance de la marche. Elle est vitale. Je me suis rappelé du loup dans la cage du zoo de Ouarzazate, ma ville natale. Il faisait d’incessants tours et va-et-vient. Durant mes premières promenades, j’ai remarqué que tous les prisonniers tournaient dans la cour dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Je me suis dit : c’est cela que veut dire « tuer le temps ». Moi, j’ai décidé de faire l’inverse. Je n’ai pas marché contre la montre mais en synchronisation avec le temps car, comme le dit un proverbe, « si nous tuons le temps, celui-ci nous le rend bien » ...

Les dix mois se sont ainsi écoulés. Et je peux enfin quitter la prison, en « liberté provisoire », car m’attend le second procès pour « atteinte à la sûreté de l’État », accusation ô combien plus sérieuse que celle pour « adultère ». Pourtant, je me retrouve libre de mes mouvements. Mieux, j’apprends que l’interdiction de quitter le territoire marocain a été levée. De toutes manières, dès ma sortie de prison, j’avais pris la décision de quitter le pays. Mon pays.

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