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jeudi 11 janvier 2018





   
Centrafrique 1966-1979 : L’Elysée avance puis retire le trône
lundi 18 décembre 2017
Jean Chatain, membre de l’AFASPA, écrit régulièrement dans notre revue Aujourd’hui l’Afrique, a publié cet article dans l’Humanité en novembre 2017.

Parmi la cinquantaine d’interventions militaires décidées par Paris en Afrique subsaharienne, de la proclamation des indépendances formelles (1960) au début des années 90, celle concernant le Centrafrique constitue sans doute l’exemple le plus caricatural de l’arbitraire casqué "françafricain". 31 décembre 1965, l’Elysée, soucieux de se débarrasser d’un David Dacko jugé plus à la hauteur accepte avec bienveillance le coup d’intimidation de Jean Bedel Bokassa, ex-officier de l’armée française, pour contraindre le premier à démissionner en sa faveur ; 1967, Paris envoie des forces secourir Bokassa dont le pouvoir apparaissait chancelant ; douze ans avant de décider de pousser dehors manu militari le même qui venait de cesser d’être bien en cour ! Bref, celui qui fut parfois surnommé « l’Ubu empereur » dut dans un premier temps son trône et dans un second sa chute aux consignes élyséennes à l’armée française !

Deux richesses excitaient particulièrement la convoitise française : l’uranium et les diamants. Concernant la première, Bokassa ne cessa de manifester le zèle servile du gradé intermédiaire qu’il avait longtemps été. Au point de lui faire virer un de ses premiers couteaux, le colonel Banza, considéré comme un peu trop proche de l’ambassade des Etats-Unis à Bangui (avril 1969, donc à l’approche de l’élection de Pompidou). Le mois suivant, les deux capitales signaient un accord pour l’exploitation des mines d’uranium : le CEA et la Cie française des minerais d’uranium (CFMU) cumulaient 80% de la Cie des mines d’uranium de Bakouma (URBA), abandonnant un chiche 20% à l’Etat centrafricain.

Hélas cette docilité ne se retrouvait pas dans tous les domaines. Selon Maurice Robert, barbouze chef française, Bokassa était fou à lier, alcoolique et un tantinet débile sur les bords. Souvent imprévisible, même si les problèmes duraient rarement longtemps. Mai 1974 : de retour de France à l’occasion des obsèques de Pompidou, il nationalise plusieurs entreprises étrangères, surtout françaises (Total) et ordonne la fermeture du consulat général de France à Bangui. Le jour de l’élection de Valéry Giscard d’Estaing, le même juge spirituel de se faire élever à la dignité de maréchal.

A l’origine de ces flambées de mauvaise humeur, une série d’articles parus dans l’ex-métropole consacrés aux côtés fantasques du chef de l’Etat centrafricain. Et puis certaine affaire qui concrétise parfaitement les côtés en question : Bokassa voulait, exigeait "sa" télévision nationale. Paris refuse de financer. Bokassa persiste et l’affaire est lancée avec un parc de 300 récepteurs, dont 200 achetés par le dictateur lui-même !

Cela n’empêche pas Giscard de choisir Bangui pour accueillir le second sommet franco-africain (mars 1975). A son arrivée, le 6 mars 1975, il n’y va pas avec le dos de la cuiller : "Croyez bien, monsieur le Président à vie, mon cher parent et ami, que la France ressent profondément cette solidarité envers la République centrafricaine qui, sous votre autorité, s’est engagée dans une action en profondeur de développement économique, culturel et humain"... En juillet suivant, c’est au tour de Bokassa de se rendre à Paris pour demander à son "cher parent" Valéry l’octroi d’une subvention d’équilibre budgétaire. En vain. Vexé, le premier prévient qu’il rétablit les relations diplomatiques avec Pékin, et se convertit à l’Islam en Libye, suite à son entrevue avec Kadhafi... Toutefois il maintient ce qui semble lui apparaître comme les preuves essentielles de sa bonne volonté : les dons ciblés de diamants et la transformation de son pays en réserve de chasse pour le Nemrod obsessionnel qui trône à l’Elysée. Décembre 1976, le président à vie de la RCA s’autoproclame empereur du Centrafrique sous le nom de Bokassa Ier. Alors que l’ensemble des chefs d’Etat africains refusent l’invitation pour le sacre, Giscard envoie à Bangui son ministre Robert Galley. Lequel balise le terrain par cette proclamation à garder en mémoire : "l’authenticité africaine n’est pas forcément la République."

Fin du film trois ans plus tard. Le schéma est le suivant : profitant de l’absence de Bokassa (en voyage en Libye), David Dacko aurait pris le pouvoir et aboli l’Empire le 21 septembre 1979 avant d’en appeler à la France qui déclenchait alors son opération Barracuda. Cette tentative pour rendre les choses présentables fait long feu. D’abord les services cafouillent quelque peu et, entre autres exemples, RFI annonce le coup d’Etat avant qu’il n’ait été perpétré ! Le 24, Dacko avoue piteusement qu’il se trouvait à Paris la veille du putsch, qu’il est arrivé à bord d’un avion militaire français et qu’il a eu à peine le temps de prendre connaissance du message lu à la radio pour annoncer la destitution de l’empereur, conclut que les dites troupes françaises resteront "pendant dix ans" si c’est nécessaire. Cette fois, tout est dit.

Jean Chatain

********************************************************** L’hilarité de Jacques Foccart

Le préposé aux basses œuvres gaullistes avait les yeux fixés sur celles conduites par son successeur giscardien : "On m’a reproché mon néo-colonialisme, mais Barracuda ce n’est pas du néo-colonialisme, c’est du colonialisme, la dernière expédition coloniale ! J’ai alors pensé que les initiateurs de cette opération avaient abîmé l’image de la France en Afrique (...) Tous les ingrédients de ce qu’il fallait pour nous faire condamner étaient réunis : une expédition militaire dans un pays étranger, avec dans l’avion l’homme que nous voulions imposer".(1) Le colonialisme fait ringard, le néo-colonialisme est le label de l’impérialisme moderne. Indiscutablement la Vème République a su développer chez nous l’art de régler les comptes. ***********************************************************